 Le Parlement européen prend des forces. Il ne veut plus se laisser
marcher sur les pieds ou, du moins, plus aussi facilement qu'avant.
Face au Conseil (les représentants des États membres), les eurodéputés
ont tenu bon, mercredi 4 novembre, pour protéger les droits des
citoyens sur Internet. Au menu : le paquet télécom, ensemble de
directives européennes destinées à réguler les télécommunications dans
l'Union et plus particulièrement la partie touchant aux droits des
internautes, au respect de la vie privée et de la présomption
d'innocence, et à l'interdiction des suspensions arbitraires des
connexions. Face à eux, les délégations gouvernementales menées par la
France ont essayé de vider le texte concerné de son sens. En trame de
fond, la survie des lois antipiratage adoptées ou en cours d'adoption
dans certains États membres, dont la fameuse loi Hadopi.
Menés par Catherine Trautmann, les parlementaires ont maintenu l'essentiel de
leurs exigences
. Corinne Lepage, eurodéputée et membre de la Commission ITRE
(télécoms), raconte le calvaire de la négociation. La partie concernant
la protection des internautes face aux suspensions de connexion a été
l'objet d'une bataille politique sanglante. Principal point
d'achoppement : l'opposition entre une procédure administrative,
défendue par les États pour des sanctions plus efficaces, et une
procédure judiciaire, défendue par le Parlement européen pour protéger
les citoyens via la séparation des pouvoirs.
"L'obligation de passer par une procédure de justice
préalable, c'était non négociable", explique la vice-présidente du
Modem, qui a "twitté" la réunion en direct
. Mais en milieu de soirée, "Catherine Trautmann est revenue de la
concertation avec un texte inacceptable, le Conseil avait tout retoqué.
La discussion a été très, très ferme" et les eurodéputés ont à nouveau
maintenu leurs exigences. Visiblement experte du compromis, Catherine
Trautmann est retournée voir le Conseil et "a bien négocié", selon
Corinne Lepage, qui estime que Hadopi peut se faire du souci car le
texte adopté par l'UE "ne colle pas" avec la suspension d'abonnement
prévue par la nouvelle loi française.
Bras de fer sur les mots
Pourtant, ce texte ne fait pas l'unanimité. La Quadrature du Net,
collectif citoyen impliqué dans la lutte contre la loi Hadopi, dénonce le jeu sur les mots
. Avant la négociation, le texte exigeait une "décision" de justice
préalable à la coupure d'Internet alors que les nouveaux termes se
contentent d'une "procédure" préalable : la décision du juge ne doit
plus être attendue pour suspendre une connexion. Une autre
transformation sémantique laisserait par ailleurs le champ libre à des
restrictions de connexion par le secteur privé. Malgré tout, le
collectif reconnaît qu'il y a "de bons principes, très intéressants,
comme l'exigence du respect de la vie privée et de la présomption
d'innocence".
Corinne Lepage reconnaît des failles. "Ce n'est
évidemment pas un texte parfait, mais compte tenu de la position très
ferme du Conseil, nous ne pouvions pas faire mieux", explique-t-elle.
"Et puis les pressions françaises ont été particulièrement fortes,
contre la protection des libertés", poursuit-elle, refusant d'en dire
plus. Catherine Trautmann, que lepoint.fr avait interviewée en avril 2009
, avait elle aussi dénoncé des "pressions qui viennent de tout en haut" de l'État français.
L'ancienne ministre de la Culture se félicite que "cette étape positive
ouvre la voie à l'adoption pleine et entière du Paquet télécoms". En
effet, le bras de fer sur la lutte contre le piratage a failli faire
capoter l'ensemble de la nouvelle régulation européenne des
télécommunications. Cela aurait eu pour conséquence de remettre à zéro
toutes les négociations de l'Union et de ses 27 États membres, un
travail titanesque que personne n'avait envie de recommencer. Le texte
renégocié mercredi doit être voté au Parlement européen lors de sa
séance plénière du mois de novembre, et adopté par le Conseil dans la
foulée. Une "formalité" selon Corinne Lepage. Ensuite, il faudra
attendre des procédures judiciaires, et la décision ultime de la Cour
de justice des communautés européennes (CJCE), si elle est un jour
saisie. Dans tous les cas, il faudra patienter plusieurs années pour
connaître l'effet réel du Paquet télécom sur les libertés des
internautes européens. |