Les principaux médias, dont les propriétaires appartiennent aux plus
grandes fortunes de notre pays, essaient de remplacer le débat sur le
programme des candidats par une avalanche de sondages d’opinion. Ils
cherchent ainsi à faire une place au soleil à Bayrou selon le principe
bien connu : couverture médiatique, sondage en hausse, couverture
médiatique plus étendue... Principe que le dit François Bayrou
dénonçait, il y a quelques mois, avant d’en être le bénéficiaire.
Mais ces sondages dont on nous rebat les oreilles ne sont qu’une
photographie de l’opinion à un moment donné et n’ont, à 40 jours de
l’opinion, aucune valeur prédictive quant au vote du 22 avril.
Dans une remarquable tribune du Monde, le 9 mars, Loïc
Blondiaux, Professeur à l’IEP de Lille constatait que les sondages
n’étaient « représentatifs que des gens qui acceptent d’y répondre ».
Or, précise-t-il, près d’une personne sur deux refuse de répondre aux
questions des sondeurs. Au nom de quoi, dans ces conditions, les
fabricants de sondages font-ils comme si les personnes qui acceptaient
de répondre « possédaient les mêmes caractéristiques politiques » que
celles qui refusaient de répondre ? Absolument rien, en effet, ne
permet de tirer une telle conclusion.
François Miquet-Marty (LH2) indique, quant à lui, que
55 % des sondés ne sont pas sûr de leurs votes. C’est d’ailleurs chez
les électeurs potentiels de Bayrou que le pourcentage d’indécis est le
plus élevé. « Le doute plane plus haut que Bayrou » titrait ainsi
judicieusement « 20 minutes » !
Au total donc, presque la moitié des personnes sondées
refusent de répondre aux questions des sondeurs et sur la moitié qui
accepte de répondre, 55 % sont indécis. Ce qui signifie (le calcul
n’est pas très difficile à faire) que sur 100 personnes interrogées, un
peu plus du quart seulement (à peu prés 28 %) sont sûres de leurs
votes. Mais c’est sur la base de sondages aussi étroits, aussi peu
fiables que les principaux médias essaient de fabriquer et de nous
imposer un Bayrou candidat de 2ème tour.
Le comble est atteint lorsque les médias affichent
imperturbablement des prévisions concernant les résultats du 2ème tour
des élections. Tout le monde sait pourtant parfaitement, les instituts
de sondage en tout premier lieu, que de telles prédictions n’ont
strictement aucune valeur avant que le 1er tour ait eu lieu. Dès le
soir du 1er tour, en effet, toutes les cartes seront rebattues et tout
le monde sait bien que Ségolène Royale bénéficiera d’une grande partie
des voix qui se seraient portés sur Buffet, Besancenot, Voynet ou
Bové ; qu’elle bénéficiera également d’une bonne partie des voix de
Bayrou et même (eh oui !) d’une partie de celles de Le Pen. Mais la
fonction de la publication de ces sondages de 2ème tour est ailleurs :
il s’agit de faire bouger les intentions de vote au 1er tour en
affirmant que Bayrou battrait Sarkozy au 2ème tour.
En 2002, ce n’est qu’à peu prés une semaine avant
l’élection que les sondages ont permis d’envisager sérieusement la
présence de Le Pen au 2ème tour. Cela n’a rien d’étonnant : 20 à 25 %
ne l’électorat ne se décide qu’une semaine avant le scrutin.
En 2005, lors du référendum sur le projet de
Constitution, quinze jours avant le 29 mai, la plupart des sondages
donnait le « oui » largement gagnant.
A plus de deux mois des élections, la plupart des
prévisions se sont avérées fausses : la victoire de Giscard en 1981,
celle de Rocard en 1988, celle de Delors, puis de Balladur en 1995, un
deuxième tour Chirac-Jospin en 2002, la victoire du « oui » au
référendum du 29 mais 2005. Un peu de recul devrait donc nous aider à
prendre les sondages actuels pour ce qu’ils sont : une photographie
très déformée de l’opinion, à un moment donné et en aucun cas une
prévision un tant soit peu fiable de ce que seront les votes des
électeurs le 22 avril et le 6 mai prochain.
Il faut, certes, prendre au sérieux l’offensive des
principaux médias en faveur de Bayrou et contrer cette offensive en
expliquant ce qu’est Bayrou, non pas un « homme neuf » mais un vieux
routier de la Droite qui a voté toutes les lois anti-sociales de
Raffarin et de Villepin. L’heure n’est donc, ni à perdre son sang froid
en prenant pour argent comptant les sondages qui cherchent à placer
Bayrou au firmament, ni à se positionner, comme l’ont fait à leur façon
DSK et Delanoë, sur le terrain de Bayrou, c’est-à-dire de la Droite.
Au contraire, la montée au créneau des principaux
médias pour imposer un deuxième tour avec deux candidats de droite
indique à quel point la classe dirigeante a peur d’une victoire de
Ségolène Royale et des forces sociales qui verraient dans la victoire
de la candidate du Parti Socialiste leur propre victoire. Cette montée
au créneau nous indique aussi clairement comment Ségolène Royal peut
gagner : en se positionnant clairement à gauche pour rassembler son
camp, tout son camp.
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